Logo de La chute dans la vallée

“La chute” garde la mémoire monothéiste de l’expérience de la vallée, celle des larmes, de la traversée périlleuse du désert toujours croissant, bientôt changé, à force de foi, en une source bénie par la pluie (Ps 84 7). Mais La chute dans la vallée a dû son nom à la traduction du japonais “tani otoshi” : technique martiale de sacrifice latéral qui déborde un assaut par son revers et le renverse dans le vide de son propre élan. L’ironie de cette traduction ne saurait s’opposer à l’anamnèse monothéiste du même nom, mais son extrémité orientale désoriente quelque peu l’assurance de son sens unique. De là est venu le nom : d’une technique de défense qui permit de faire face à l’agression d’une attaque mélancolique. Ayant ainsi trouvé son nom, La chute dans la vallée pouvait être fondée à Strasbourg, le dix-neuf avril deux-mille-cinq.

Quel sens lui donner ? Faisons maintenant “comme si” : comme si l’autodéfense fondatrice qui nous associa autour de ce nom de guerre avait relevé d’une archi-origine, encore plus reculée, dont nous retrouverions après coup la ressource dans cette phrase : gardons-nous de céder à la panique où chacun se préserve, par un discours narcissique, contre le sentiment de la dissolution des liens censés avoir assuré la cohésion de la foule occidentale. Mettons que ce serait là le sens archaïque de l’association de La chute dans la vallée, l’origine où se déroberait après coup un rien de sens.

Il y aurait moins un courant qu’un remous de la pensée, dont l’écriture quasi sismographique marque de différents tracés une expérience du contemporain comme autant de glissements, déplacements, secousses, enregistrements et répliques d’un tremblement qui ébranle et fait glisser tout le terrain de la métaphysique. Après déjà maints effondrements modernes, de nouvelles failles et défaillances auront transi et affectent encore la pensée d’aujourd’hui.

Aussi entend-on gronder et faire partout grand bruit une attente qui déplore ici que rien n’a plus de sens, qui ne décolère pas là que tout aille à vau-l’eau. De nouveau l’on dénonce les fauteurs de crises, et les vieilles sirènes chantent encore le Paradis perdu qu’il faut à nouveau restaurer – une raison lavera dernièrement le sang et la cendre des sacrifices entre-temps consommés.

S’il faut faire la part de ce vieil exercice de style mélancolique qui reste en lui-même impuissant, la légende que rapportait Furetière dit néanmoins que sa ruse, savamment orchestrée, n’est pas sans pouvoir de propagation : Pan mit en déroute les ennemis par le moyen du grand bruit qu’il fit faire à ses soldats qui combattaient dans la vallée, où il avait observé qu’il y avait plusieurs échos, ce qui fit croire qu’ils étaient en bien plus grand nombre, de sorte que les ennemis s’enfuirent sans combattre : ce qui a fait appeler toutes les terreurs mal fondées, terreurs paniques.

La chute dans la vallée serait ainsi un nom jeté, parmi plusieurs échos, dans la mêlée du contemporain entendu comme condition du monde, comme mondial dans quoi et auquel la pensée a toujours pensé, avec lequel elle a toujours dû faire et se faire, mais non pas composer : faire et se faire avec l’absence de recul.

Sentiment étrange : Tout se passe comme si nous devions reprendre un chemin déjà parcouru.