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Vendredi 25 et samedi 26 janvier 2008

 

La domus du Gaffiot illustré - logo du colloque Domologie

 

Étrangement, s’agissant là de l’idéal de l’habitation, la domus du Gaffiot illustré de 1934 n’éveille pas ce que Barthes désire dans un paysage (les photographies de paysages doivent être habitables), elle n’éveille pas ce sentiment disons sweet ou proche, qui fait tout simplement que là j’ai envie de vivre, que j’ai envie de vivre là-bas. Le pays que désire habiter Barthes est bien connu : c’est un souvenir d’enfance, qui a une fois déjà hanté chacun, c’est le doux foyer qui habite l’idylle domestique dépeinte par le Sanders, Lyotard ou Bourdieu.

Une maison familière, préservée par l’intimité d’une clôture et gardée par un chien qui aboie contre qui n’est pas de la maison, flanquée d’un grand arbre (saule, marronnier, tilleul, une touffe de pins). Rosiers, hirondelles et colombages, un martinet ivre de tournoyer dans le crépuscule des toits, la hulotte. Les hommes, voisins ou amis, ont tué le cochon le matin. Cris et couteaux, le sang, la viande. On parle : naguère, les environs, les saisons. Tout l’après-midi, ils battaient tranquillement les cartes, peut-être jusqu’au petit matin, à peine interrompus pour soulever un chaudron lourd, quand les femmes de la maison s’affairent encore de tous côtés, préparant boudins, saucissons, saucisses et pâtés. Sur la table le lait, le panier d’œufs, le lapin écorché. Fadeur du fayot bouilli, crépitement de la brassée de branches, guêpes autour du melon. Pain et vin. Marmite, étagère. Un intérieur ordonné, une ménagère économe. Confortable quiétude, on se sent à la maison – l’hospitalité même. Transposition (manoir ou hameau) : au lieu du pré, du puits, du champ, un parc, une fontaine ou un bassin, un jardin. Tableau bucolique. Temps commun, sens commun, lieu commun. Celui de la domus, celui de sa représentation.

Mais là, à l’entour de la domus du Gaffiot, il n’y a pas âme qui vive : cette domus-là éveille le sentiment contraire de ne jamais envier d’y vivre. L’interminable fuite de la rue étroite, l’ombre noire et longue, la nudité du coin de ciel blanc – le silence est de plomb. C’est mort, c’est vide, c’est désert, comme un dimanche d’ennui. On pense à Chirico, à une ville fantôme, immobile – un spectre, l’anamnèse de la maison disparue, enfouie sous un épais manteau de lierre grimpant, revenant hanter notre désir d’habitation. Si elle ne dit rien qui vaille, c’est que cette demeure est privée de vie, y fût-elle, comme à Pompéi, recélée dans sa cavité cinéraire, ou comme dans la maison-témoin du Projet Manhattan (destinée au souffle d’une catastrophe nucléaire), préméditée par des mannequins de crash-test.

L’entrée du domaine est close. Mais qu’elle demeure hors champ et sans accès, car la domus est inhabitable, le Heimliche unheimlich. On lui est extérieur, on lui est étranger. Un peu comme la féroce ossature d’une ruine détruite par quelque catastrophe de la nature ou de la technique, l’habitation est hantée par le sens et la culture, mais la hantise qui lui interdit de redevenir nature est cela même qui trace le retrait de sa réalité – on n’habite jamais ailleurs (Derrida) là où il n’y a pas d’autre monde (Nancy).

C’est une habitation finie qu’il nous faut penser désormais, avec tout le recul devant la logique qui (comme il serait vraisemblable ou suffisant qu’un nom désignant la “maison” procède d’une racine signifiant “bâtir”) enracine l’ensemble de la maison dans l’étymon indo-européen *dem- : la première communauté, “maison” ou “famille”, aurait ainsi dû son nom à la technique du charpentage. Or Benveniste fit remarquer combien déjà domos en grec et domus en latin différaient dans leurs emplois lexicaux, et comment la maison indo-européenne n’était pas si évidemment de la famille du charpentier. (Mais le lapsus et la familiarité de cette racine ne trouvent-ils pas leur source dans Mt 13 55 ou Mc 6 3 ?) Aussi nous revient-il de poursuivre la déconstruction de cette bâtisse cathédralement assise sur la foi qui habite toujours et fidèlement la langue et la pensée de l’être, une langue et une pensée qui sont malgré tout encore les nôtres, habités que nous sommes par cette hantise, anamnèse ou idée de la maison.

La pensée ne peut pas vouloir sa maison. Mais la maison la hante (Lyotard).