Vendredi 20 et samedi 21 mars 2009
Avant sa crise ou sa fin, le projet de l’Aufklärung, qui programma, sous le nom d’histoire universelle, une vision du monde européenne, aura trouvé, dans le premier paragraphe de l’Histoire universelle de Schölzer (1772), une définition d’une grande concision : “Nous voulons totalement embrasser du regard les révolutions de la terre que nous habitons, et celles du genre humain auquel nous appartenons, pour connaître l’état actuel des deux à partir des fondements. Nous voulons suivre l’histoire de l’humanité à la trace, à l’est et à l’ouest, et de part et d’autre de l’équateur, suivre pas à pas tous les chemins de sa naissance, de son ennoblissement et de sa déchéance, de pays en pays, de peuple en peuple, d’âge en âge, suivant leurs causes et leurs effets ; et dans un tel projet, nous voulons penser dans leur connexion les grands événements du monde. En un mot : Nous voulons étudier l’ histoire universelle. Chaque peuple de notre partie du monde a son histoire spéciale ; la somme de toutes, ordonnée dans un système, donne une histoire européenne universelle qui résout les questions de la curiosité philosophique : Comment l’Europe est-elle venue, par quoi est-elle parvenue à un si haut degré de culture, comment la plus petite des parties du monde s’est-elle ainsi envolée au-dessus des autres par l’Aufklärung, les mœurs et la puissance ? – Plus loin se déploie l’ histoire universelle, plus haute est son abstraction ; elle embrasse toutes les parties du monde et tous les âges, et rassemble tous les peuples dans tous les pays. Son objet est le monde et le genre humain. REMARQUE : les hommes singuliers ont des biographies. Maints descendants d’une souche ont des généalogies. Maints citoyens d’un État ont des ethnographies. L’histoire de tous les êtres humains, suivant leurs destins universels, s’appelle l’ histoire universelle : c’est l’histoire de la sérénissime maison d’Adam.”
Trouvons dans cette aufklärerische Bestimmung des Monotheismus le prétexte pour reposer le questionnement sur l’idée européenne – tel qu’il est engagé, p. ex., dans “L’Europe de Husserl” (1989) de Granel ou L’autre cap (1991) de Derrida –, après la parution en 2005 d’un premier ensemble du travail de la déconstruction du christianisme que Nancy poursuit de longue date, et qui, suivant l’axiomatique de cette phrase : “Nous savons que notre tradition est chrétienne, que notre provenance est chrétienne.” (“La déconstruction du christianisme”, 1995), fait aujourd’hui tout un programme de la pensée du mondial ou du contemporain.
Si Nancy remontre cette évidence que notre monde vient ou provient du christianisme, ou, pour ne rien cacher de la difficulté d’un nom unique, du trait d’union et de désunion du “juif-grec”, ou encore du trait d’union et de désunion du monothéisme judéo-chrétien, la question de l’idée européenne (qui se pose de façon si vive lors des débats sur l’intégration ou non de la Turquie dans son union) ne saurait faire l’économie de la déconstruction du christianisme : l’histoire universelle de la sérénissime maison d’Adam aura fait la création du monde ou la mondialisation.
Autrement dit : le monde n’est pas sorti de cela qui est “la chose même qui est à penser”, c’est en se mondialisant que le monde est devenu ou devient monde.
