Vendredi 26 et samedi 27 mars 2010
– Je lui dis que je savais fort bien quels désordres la conscience provoque dans la grâce naturelle de l’homme. Un jeune homme de mes connaissances avait, par une simple remarque, pour ainsi dire sous mes yeux, perdu son innocence et n’en avait plus jamais retrouvé le paradis, malgré tous les efforts qu’on pût imaginer.
– Il me demanda de quel événement je voulais parler.
– Je me baignais, lui racontai-je, il y a environ trois ans, avec un jeune homme dont l’anatomie était empreinte d’une grâce prodigieuse. Il devait être dans sa seizième année, et l’on pouvait à peine déceler chez lui les premiers signes de vanité provoqués par les faveurs des femmes. Le hasard voulait que nous ayons vu à Paris, peu de temps auparavant, cet éphèbe qui s’enlève une épine du pied ; le moulage de cette statue est connu et se trouve dans la plupart des collections allemandes. Le regard qu’il jeta dans un grand miroir à l’instant où, pour l’essuyer, il posait le pied sur un tabouret, le lui rappela ; il sourit et me dit quelle découverte il venait de faire. À vrai dire, je venais moi aussi de la faire dans le même instant ; mais, était-ce pour mettre à l’épreuve la grâce qui l’habitait, ou aller à l’encontre de sa vanité et l’en guérir un peu : je ris et rétorquai qu’il devait avoir des visions ! Il rougit et leva une deuxième fois le pied pour me le prouver – mais, comme on aurait pu le prévoir facilement, sa tentative échoua. Déconcerté, il leva le pied une troisième et une quatrième fois, et il le leva bien dix fois encore : en pure perte ! Il était hors d’état de reproduire ce mouvement – que dis-je ? Les mouvements qu’il faisait étaient si comiques que j’eus de la peine à retenir mon rire.
À dater de ce jour, pour ainsi dire de cet instant, une inexplicable transformation s’opéra en lui. Il passait des journées entières devant le miroir ; et un charme après l’autre le quittait. Une force mystérieuse et invisible semblait s’être posée, tel un filet de fer, sur le libre jeu de ses gestes, et quand une année eut passé, on ne trouvait plus trace en lui du moindre charme qui avait fait jadis la joie de ceux qui l’entouraient. Un témoin de cette étrange et malheureuse affaire vit encore aujourd’hui, et pourrait vous confirmer, mot pour mot, ce que je viens de vous raconter.
- Kleist, Sur le théâtre de marionnettes.
