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Vendredi 21 et samedi 22 mars 2008

 

Logo du colloque 'Odysseus'

 

L’Odyssée raconte le retour, le périple qui se boucle au palais domestique où Pénélope ourdit la ruse de son attente, jusqu’à ce qu’Ulysse vienne la conduire à nouveau vers le lit jadis sorti de ses mains. Une quête est achevée, le lit creusé dans l’olivier répète son rôle de souche (2001). Le retour d’Ulysse – du même Ulysse et au même lieu, dans son chez soi définitif – est précisément ce que met en question toute notre fantasmatique du retour, du périple et de la dérive (1976). Le début de notre Histoire, c’est le départ d’Ulysse, et l’installation dans son palais de la rivalité. Autour de Pénélope qui refait sans jamais l’achever le tissu de l’intimité, les prétendants installent la scène sociale, guerrière et politique – la pure extériorité. Mais il faut soupçonner la conscience rétrospective de la perte de la communauté et de son identité : depuis ses débuts et à chaque moment de son histoire, l’Occident s’est déjà livré à la nostalgie d’une communauté plus archaïque et disparue, à la déploration d’une familiarité, d’une fraternité, d’une convivialité perdues (1986). Notre expérience de l’odyssée n’est pas le retour à la maison, et c’est pourquoi son non-retour insiste chez Nancy : Odyssée : errance et retour, mais retour à l’errance, déconstruction d’Ithaque, de Pénélope et de Télémaque, sens qui ne se boucle pas. Du sens comme navigation aux confins de l’espace – plutôt que comme retour à Ithaque (1993).

Si l’odyssée fait aucun retour, comment lire celle, brève, de Schiller ? Ulysse croise dans toutes les eaux, pour trouver le pays natal, par l’aboiement de Scylla, par le danger de Charybde, par les frayeurs de la mer hostile, par les frayeurs de la terre, le périple errant le mène même dans le royaume d’Hadès. Enfin, le destin le porte endormi sur la côte d’Ithaque, il s’éveille, et gémissant ne reconnaît pas la patrie ! (1796). Ulysse ne reconnaît-il pas le pays parce que celui-ci est perdu ou dépaysé par la rivalité, ou bien l’odyssée fait-elle l’expérience du non-retour (au pays, sur la terre ferme, à la maison) ? Le retour est-il patriotique, de l’ordre du père recouvrant l’intimité domestique, ou bien s’éveille-t-il à un négatif sans retour salutaire ? – Qu’en est-il de l’espérance de retrouver “là-bas” (N’importe où ! pourvu que ce soit hors de ce monde !) un alibi, l’archétype de la familiarité (une contrée où tout est beau, riche, tranquille et honnête, où la vie est douce à respirer) ?

Jusqu’aux étoiles jamais vues du pôle sud, il poursuit sans relâche sa course invincible. Toutes les îles, le britannique les déniche, toutes les côtes lointaines – seul le paradis lui échappe. Sur toutes les cartes de tous les pays, en vain tu cherches à découvrir un havre de paix, sans fin, le monde s’étend devant tes yeux, et la marine même le mesure à peine, mais sur son dos incommensurable… (Schiller, 1801), – on ne tombe ou ne se perd jamais dans des gouffres lointains, on ne retrouve jamais la proximité d’aucun paradis. Pas d’autre monde au bout du monde : sur un océan sans limites, sur une mer sombre, le tour du monde ne découvre rien qui s’étende à l’horizon que notre monde sans fin, son immense nudité. Nul mirage directeur pour juger et refaire le monde. Déjà le Supplément au voyage de Bougainville, l’Ulysse de Joyce, l’Odyssée de Kubrick se sont essayés à l’ouverture commune d’une infamiliarité sans étrangeté ni propriété cardinales. Un désastre : l’astrolabe fait défaut qui n’est constellé d’aucune mesure cosmologique, la voûte du ciel fait surface à ras de terre. Des naufragés apparaissent épars dans le vaste gouffre (Virgile).

Saluons aujourd’hui le départ et le retour éternels de cet Ulysse défiguré dans le sillage de la destruction de la métaphysique (Je m’appliquerai sérieusement à détruire toutes mes anciennes opinions. La ruine des fondements entraînant nécessairement avec soi tout le reste de l’édifice…) où pas un sujet n’est sauvé du naufrage des deux premières Méditations (comme si tout à coup j’étais tombé dans une eau très profonde, je suis tellement surpris, que je ne puis ni assurer mes pieds dans le fond, ni nager pour me soutenir au-dessus).

Il y a dans ce temps, le nôtre, une manière plutôt souveraine de perdre pied sans angoisse, et de marcher sur les eaux de la noyade du sens, comme tous les risques de l’attente de sens (Nancy, 1993).