Vendredi 23 et samedi 24 janvier 2009
Gœthe écrit “Les tercets” les 25-26 septembre 1826, dans la circonstance de l’identification pour le moins tardive (21 ans après la mort), au regard des portraits et du masque mortuaire, du crâne et des ossements de Schiller, parmi vingt-trois autres restes également conservés Im ernsten Beinhaus “Dans l’ossuaire sérieux” de Weimar, entre-temps désaffecté, où étaient déposés les notables sans concession héréditaire. – L’“urne secrète” y désigne par métaphore le caput mortuum, le crâne vide de Schiller : toi que je me sais digne de tenir en main, te détournant pieusement de la pourriture, trésor suprême… De la circonstance de cette identification, Gœthe fait une scène, quelque portrait digne de lui en Hamlet, tenant en main le vase vide d’esprit qui recèle l’absence de son ami. C’est un vase funéraire pourtant, gros du pleur cinéraire que l’ami mort laisse à jamais. Vanité, Gœthe, en quatre vers à peine : Mais pour moi l’adepte le caractère était inscrit, qui ne révélait pas à chacun le sens sacré, quand entre une telle masse fossile, j’aperçus une inestimable figure souveraine.
“L’écriture” pourrait on le sait traduire autrement „die Schrift“, la marque que “moi l’adepte” (Gœthe) reconnaît dans le caput mortuum de Schiller, lequel se trouve aujourd’hui recueilli dans le socle de son masque mortuaire. Pour l’adepte, “l’écriture était écrite”, “la marque était inscrite”, “le caractère était marqué” : war die Schrift geschrieben.
Ce qui est écrit est écrit : cette courte phrase dit qu’il faut s’en tenir à ce qui est écrit. Mais nous autres profanes qui n’avons pas en main l’écriture même de Schiller, sa Schrift, nous lisons seulement un caput mortuum, une tête à la lettre vidée de son esprit par la mort. À la limite, il ne nous serait guère possible de prétendre distinguer autrement que par la signature certaines de ses Schriften autographes de certains passages de Rousseau, Kant, Fichte, Hegel, Hölderlin, Nietzsche, Freud, et même de Marx (sans parler des citations libres), pour peu qu’une phrase inconnue soit totalement décontextualisée et citée sans référence. Difficulté supplémentaire : Je n’avais pas relu Schiller depuis longtemps. Il y a longtemps j’avais été loin de lire tout Schiller. C’est encore vrai aujourd’hui. Reprenant des textes connus, découvrant des textes moins connus ou méconnus, sinon inconnus, je me suis naturellement demandé en quoi un certain rapport s’était changé. Où s’était opéré ce déplacement qui empêchait en quelque sorte de reconnaître les lieux communs ? Qu’est-ce que cela signifie, hic & nunc ? Question banale dans la forme du retour aux sources dont s’afflige immanquablement la rhétorique des anniversaires : Schiller deux siècles après, Schiller pour nous, présence de Schiller, Schiller aujourd’hui, Schiller vivant, Schiller mort… À quelles lois obéissent les renaissances et les redécouvertes, les occultations aussi, l’éloignement ou la réévaluation d’un texte dont on voudrait naïvement croire, sur la foi d’une signature ou d’une institution, qu’il reste le même ? Qu’il s’inscrit dans un corpus en somme. Qu’est-ce qu’un texte s’il se lit encore à la lumière de ce jour, qui n’est plus “le sien”. On appelle cela l’écriture. Citation approximative, où le nom de Schiller doit être remplacé par celui de Valéry pour retrouver à peu près un “Derrida” de 1971 : “Qual quelle. Les sources de Valéry”.
Le rapport au texte change, et la Schrift de Schiller (dont est marqué, aux seuls yeux de Gœthe, le caput mortuum qu’il a en main – à ses yeux que l’on peut vraisemblablement supposer hallucinés par le désir de retrouver son ami disparu), le texte de Schiller, tout écrit qu’il est, en est comme changé. Il se lit sous un autre jour et recèle d’autres obscurités. Il suffit déjà de lire un texte deux fois, de relire, pour qu’il s’en trouve comme changé. – Ce qui est écrit est écrit, mais qu’est-ce qui est écrit ? Que lit-on ? C’est bien la question.
