Vendredi 23 et samedi 24 novembre 2007
Sur la scène du monde, s’y faisant spectateur, le sujet se retire au calme, chez soi, au beau milieu des livres. Il trouve refuge dans la littérature, son jardin.
– Comme j’approchais de la ville, je m’arrêtai, me récitant ces vers d’Homère : pourquoi, malheureux, abandonnas-tu la lumière du soleil ? Ici, la foule se gave par tous les pores : par les yeux, les oreilles et le nez, par la bouche et par le sexe. Nulle part où l’on ne parade, séduise, marchande, vende et se vende. N’aimez ni le monde ni ce qui est dans le monde, car tout ce qui est dans le monde – convoitise des yeux, de la chair, orgueil de la richesse – passe avec le marché bruyant où le spectacle étale les pseudo-biens à convoiter, ses nouveaux fétiches à la mode. Le bon goût condamne son mauvais goût, comme la moralité son immoralité : ses intrigues ne nouent pas le plus beau des drames.
Une foule hypocrite rivalise à l’envi, affolée par la contagion mimétique ; dans cette invraisemblable mascarade, chacun semble jouer un rôle d’emprunt.
– (Décomposé :) Voyez comme notre plénitude a déserté ce monde devenu l’immondice d’une Création dénaturée par le malin génie dont nous faisons notre victime émissaire : la tekhne ou le Capital, leurs représentants. Le monde entier est une scène ! Le monde entier joue la comédie ! Le monde est le théâtre d’une imposture dont chaque existence, enrôlée, participe. Tout le monde est aliéné ! Tout le monde fait n’importe quoi ! S’il faut connaître les fous, il ne faut point agir comme eux ni les imiter. Ayant réfléchi et soustrait ma personne à l’affluence du monde, je demeurai chez moi, où je m’entretiens avec Platon et la vérité. De là, siégeant comme au théâtre, je regarde de haut : c’est un monde fou qui est en vérité comme une fable, qui n’a guère pour réalité que celle, fictive, du théâtre.
– Mais on n’est nulle part chez soi, on brûle de retourner là où l’on se sent à la maison : là-bas, la vie vertueuse, héroïque, sainte ou révolutionnaire, recevra enfin la récompense ajournée ad vitam æternam, dans l’au-delà d’un autre monde – Jugement dernier, utopie, grand soir… quand aura jamais lieu la séparation dernière des justes et des injustes. Lorsqu’ils pensent au bonheur suprême, les fatigués, les souffrants, les anxieux songent à la paix, à l’immobilité, au repos, à quelque chose qui s’apparente au sommeil profond. (Levant les yeux au ciel :) “Monde”, un juron chrétien !
– (Geste de retenue :) Il est sans doute nécessaire que la séparation, chaque fois, ait lieu : sur le chemin du retour, l’image d’un bonheur vous revient (un rayon de soleil). Puis, lointain, vous revenez à vous : l’incompréhensible agitation apparaît comme l’ombre fantomatique de silhouettes sur la paroi d’une caverne – vous n’entendez pas la musique, il manque le rythme, la clef de ces tournoiements qui vous paraissent étranges. Dans le miroir de la scène théâtrale, nous verrions étrangement tomber nos masques : 1° ce monde serait le sujet quotidien d’un théâtre sans art, commun ; 2° corrélativement, l’art du théâtre fait de ce monde l’objet de sa représentation à part (sujette à contemplation), privilégiée vis-à-vis du spectacle vivant, de la théâtralité ouverte dont participe tout un chacun ; 3° sur scène, le théâtre du monde représente la vérité esthétique du Schein mondial, le monde assistant là au spectacle réputé salutaire ou cathartique de sa propre folie. – La distance mimétique corrobore certes la haine du monde.
– Le retrait suppose la posture d’un sujet à part, en position de voir et de savoir (de loin, à bonne distance) ce qu’il en est en vérité de l’imposture de ce monde jugé comme du “théâtre”. Vision du monde sur mesures : 1° Le monde est éloigné comme théâtre ; 2° D’après notre antique haine du théâtre, on dénie le monde comme spectacle ; 3° Le sens du “théâtre du monde” procède de la haine du monde et de la haine du théâtre : double-déni. – Rejouant avantageusement la distinction de l’être en retrait de l’apparence, le spectateur trompe sa désillusion : la distance vis-à-vis du monde répète la haine de la mimesis.
– Soit, mais la séparation du théâtre et du monde (de l’art et du politique) ne se joue pas moins dans le sens du “théâtre du monde” : obligation nous est faite de déclore la mimesis, de déclore la représentation du monde. Mais quand monde et théâtre “sortent” de la représentation, de leurs représentations et des visions du monde, le “théâtre du monde” touche à notre sens du monde et du théâtre contemporains.
